Conversations avec des objets

ActivistChildCare participe avec Feminist Webs à des conversations matérialisées autour du travail social radical et autonome.

« Feminist Webs est un espace de travail pour les femmes et les filles qui agit comme une archive et une ressource pour les professionnel.le.s, les bénévoles et les usagèr.e.s concerné.e.s par le travail social de jeunesse et le travail social communautaire avec des femmes. Nous favorisons le travail social qui encourage la participation et qui part du point de vue des droits et des expériences des femmes. Nous nous appliquons à travailler de manière intergénérationnelle dans tous nos projets, et parmi nous il y a des personnes de toute ethnie, sexualité, classe, croyance, des académiques, des praticiens, des personnes de partout qui veulent un meilleur monde pour les femmes. » (traduction auteure, du site feministwebs.com)

Le 23 mars, au Musée de l’histoire du peuple de Manchester se déroulera une rencontre intitulée « Générations d’activisme- 1918-1978-2018 ». Les buts sont de s’arrêter sur les convergences et les divergences entre différentes formes d’activisme et de travail social de jeunesse. Feminist Webs tient également des archives au Musée de l’histoire du peuple de Manchester qui sont une richesse incroyable, de zines et autres publications autonomes depuis les années 70. Les archives se veulent être une mémoire vivante du travail autonome des femmes et filles, permettant un dialogue, parfois difficile mais toujours contructif entre des générations de travailleuses sociales qui font face à des réalités structurelles très différentes.

 

L’initiative vient du nord de l’Angleterre, mais il y a une volonté également de dialoguer au niveau international, étant donné que le néolibéralisme a détruit et continue à détruire des traditions de travail social autonome et radical partout en Europe et il est important d’échanger autour des pratiques résistantes afin de se renforcer mutuellement.

Or, ce colloque se tient à Manchester et en anglais et nous avons donc mené une réflexion collective sur comment tenir ces conversations sans qu’elles ne soient réstreintes à nous qui puissions être physiquement présentes, anglophones, académiques et praticiennes pour la plupart. De plus, les conversations verbales de type colloque sont traversées par des dominations de tous types qui se manifestent dans des temps de parole et des écoutes différenciés. La parole n’est pas facile pour tou-te-s ni même possible pour tou-te-s. Nous lançons une conversation matérialisée participative. Avant d’expliciter le concept, regardez autour de vous. Vous êtes peut-être seul-e, mais vous êtes entouré-e de choses, d’objets. Ces objets sont pour nous tantôt invisibles, tantôt incontournables, mais nous dialoguons avec eux. Ils portent une fonction, une histoire, une production, une accessibilité, une nécessité… J’écris dans mon lit, à côté de moi se trouve ma guitare, qui a un sens pour moi; ce qu’elle signifie pour moi n’est pas ce qu’elle signifiera pour un-e professionnel-le, pour un-e sourd-e, pour quelqu’un-e qui n’a pas dix doigts… Je vois aussi mes cigarettes, qui signifient une addiction: elles me parlent, elles me disent « prends un pause », elles me mentent. A côté de mes cigarettes se trouve un soutien-gorge, qui a sensiblement changé de forme à travers l’histoire et qui porte des normes relatives à mon corps… tous ces objets disent des choses, ils me parlent de mes privilèges, de mes difficultés, de mon statut. Que se passera-t-il si nous collectivisons ces sens, si nous les confrontons l’un à l’autre?

Le projet se déroule de la manière suivante:

  • des boîtes vides pré-timbrées sont envoyées ou amenées à des endroits où vivent des femmes et des autres personnes marginalisées. Des personnes qui le souhaitent peuvent mettre un ou des objets dans la boîte qui sont significatifs pour elles et spécificer si elles veulent les récupérer ou non; les objets sont envoyés à d’autres lieux, où ils servent de base pour une conversation qui se matérialise également, soit via un record écrit ou autre de cette discussion soit via une modification de l’objet même.
  • les objets continuent à circuler et tout.e participant.e qui le souhaite peut également commenter le processus afin de l’améliorer.
  • les objets et toute matérialisation du processus serviront de base à la discussion au colloque, et cette discussion sera rendue accessible aux participant.e.s par la suite.

Pour accomplir ce projet, nous avons besoin de vous, travailleuses et travailleurs sociales, infirmièr-e-s, coachs, usagèr-e-s, bénévoles, curieuses et curieux, afin d’inclure un maximum de monde dans cette conversation!

Le jeudi 18 janvier au Space, rue de la Clé 26 à Bruxelles, venez discuter avec nous, et amenez un objet qui ait du sens pour vous dont nous pourrons discuter, vos bonnes idées ou simplement votre curiosité. Ouvert à tou-te-s.

Event: https://www.facebook.com/events/959586077550251/

Le colloque (ouvert à tou-te-s également): https://www.facebook.com/generationsofactivism/

 

 

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Loubna Benaïssa, c’était juste « Loubna » pour moi

Par Mouhad Reghif, le 5 août 2017

Cinq août 2017. Comme à chaque fois depuis 1993, quand ça faisait un an, je commence la journée en pensant à Loubna. Je me dis que cette année-ci ça fait 25 ans déjà qu’elle a disparue. Vers midi je suis devant mon ordinateur, je tape « Loubna Benaïssa » et puis je clique sur Actualités. J’obtiens zéro résultat pour la date du jour. L’article le plus récent la mentionnant date de mars 2017 et parle des vingt ans de l’arrestation de Derochette, après cinq ans d’impunité, et Dieu seul sait combien d’autres potentiels crimes sexuels commis sur des petites filles.

Son cas est éclairant. En tout cas il m’a éclairé sur la valeur que j’ai aux yeux de ceux qui dominent là, maintenant, ici, dans la réalité où je vis. Des points de vue sexiste, raciste et classiste c’est démonstratif : une dégueulasserie innommable, un crime belge de plus, presse y comprise, contre l’humanité, vendue à tout bout de champs, une parmi tant d’autres insupportables inhumaineries injustement vécues par tant de vies, c’est juste dégueulasse ! Loubna, ils ne la retrouvent pas. Ils ne la retrouvent pas parce qu’ils ne la cherchent pas. Nous valons, elle et moi, moins que d’autres.

Loubna ne valait pas une enquête. Loubna, et ses parents, n’en valaient pas la peine parce qu’elles (elle, sa mère, ses sœurs) et ils (son père, ses frères) ne pouvaient structurellement qu’êtres pauvres de par la raison et de la logique mêmes expliquant leurs présences et la sienne ici : le besoin de bras, courts (idéals pour raser les murs), et faits pour le travail difficile, en profondeur ou à la chaîne et moins rémunéré à travail et rendement égal, et silencieux sans même devoir être silencié.
Le 5 août, cet article de la DH « Loubna disparue dans l’indifférence » (http://www.dhnet.be/regions/bruxelles/loubna-disparue-dans-l-indifference-51b79566e4b0de6db982cdf7), au titre éloquent, a 7 ans et c’est le premier dans la liste obtenue à l’issue de ma recherche dans les actualités du jour.

Il y a aujourd’hui 25 ans Loubna était enlevée, par un psychopathe pédophile récidiviste qui habitait à 200 mètres de chez elle, alors qu’elle allait faire une course au Aldi de la rue Goffart. A cause de l’incompétence des forces de police et du racisme d’Etat, il aura fallu attendre près de cinq ans et l’éclatement de l’affaire Dutroux, qui, lui, avait enlevé des petites filles blanches dont les parents ont remué ciel et terre pour faire bouger l’appareil juridico-politico-policier, pour que de vraies recherches soient enfin effectuées. Lors des auditions de la commission Dutroux, un des policiers de la brigade judiciaire d’Ixelles, qui n’avaient aucun problème à démonter des planchers ou à fracasser des cheminées pour retrouver un bout de shit, a expliqué aux commissaires-députés que s’ils s’étaient bien rendus dans la station-service de Derochette à la recherche de Loubna peu après son enlèvement, lui et ses collègues ne sont pas descendus regarder dans la cave de la station parce que c’était sale et que la commune ne leur fournissait pas de bottes adéquates pour ça !!!

Près de vingt ans après avoir entendu ce policier donner cette explication, je n’arrive toujours pas à croire qu’on puisse humainement faire une chose pareille : être policier, à la recherche d’une petite fille enlevée, se trouver chez un pédophile récidiviste répertorié dont la station-service se trouve sur le trajet de l’enfant et ne pas descendre regarder dans la cave parce que celle-ci semblait sale et qu’il n’avait pas les bottes adéquates !!!

Allah y rehmek Loubna ! On ne t’oublie pas, on ne pardonne pas !

A celles et ceux qui diraient que je simplifie les choses, je répondrais que moi, Loubna, je l’ai connue de sa naissance à sa disparition. Sa famille habitait la maison exactement en face de celle où mes parents vivent encore. Et je revois la maison où elle vivait chaque fois que je rends visite à mes parents, c’est-à-dire au moins une fois par semaine. Ma famille, outre la sienne évidemment, et d’autres voisins, était parmi les premières à partir à sa recherche. J’ai été témoin et ai vécu quotidiennement la douleur de ses parents et de sa famille pendant les cinq années qu’a durée l’ignorance de ce qui lui était arrivé et leur abandon total par les autorités. J’étais là le jour de sa disparition, j’étais là le jour où ils ont pris la peine de descendre dans cette cave pour enfin trouver ce qu’il restait de son corps, j’étais parmi les jeunes qui sont allés prendre d’assaut la maison communale pour demander des comptes aux autorités, j’étais de ceux que le bourgmestre de l’époque a reçus le soir-même dans la salle du conseil communal pour « calmer les esprits » en faisant le même genre de commentaire merdique que le tien, j’étais là le jour de la reconstitution de son enlèvement (un flic est même rentré chez moi, parce que j’étais à la fenêtre, pour vérifier qu’il ne s’y trouvaient pas de journalistes), j’étais devant ma télé quand le flic de la brigade judiciaire a tenu les propos que je relate ici et qu’il a lui-même fait la comparaison avec la recherche de drogue. (Enregistrement VHS à l’appui). Et je suis toujours là 25 ans plus tard pour constater que pas un seul média, pas un seul !!!! n’a daigné commémorer cet événement dont ils n’ont strictement plus rien à foutre puisqu’ils n’y ont, eux et leurs maîtres, plus aucun intérêt. Pour ceux et celles qui ne l’auraient pas remarqué, l’article de la DH que j’ai mentionné ci-haut date d’il y a sept ans, ne commémore rien du tout et fait partie d’une série d’été sur les « Les crimes célèbres à Bruxelles ».

A celles et ceux qui rétorqueraient que les policiers sont aussi passé juste à côté de Julie et Mélissa et que donc Loubna ne serait pas une victime du racisme ainsi que de la pédophilie, je réponds qu’une cachette secrète n’est pas une cave; l’une est faite pour être difficile à trouver alors que pour l’autre il aurait suffit de se salir les pieds.

Les deux cas sont différents: ce sont deux horreurs totales, deux noeuds de questions politiques, mais qui ne sont pas identiques. Dans l’un, les enfants avaient été manipulées et cachées derrière un dispositif horriblement inventif pour les dissimuler. Dans le cas de Loubna, les policiers prétendent ne pas avoir fait l’effort de descendre regarder à la cave, où elle se trouvait au moment de leur visite, vivante ou pas, parce qu’ils n’avaient pas reçu les bottes adéquates de la commune. Ce n’est pas une invention, c’est l’un des policiers qui l’a lui-même dit en audience publique de la commission Dutroux.

Par ailleurs, le flic qui a déclaré qu’il n’avait pas reçu de bottes adéquates pour descendre dans la cave de la pompe à essence d’un pédophile récidiviste répertorié qui se trouve sur le trajet d’une petite fille récemment disparue en passant par-là n’est pas pour moi, au moment de sa déclaration, un objet d’étude passé, présent ou à venir. C’est un flic que je connais, dont je connais les pratiques verbales et physiques à mon égard et à celui de ceux qui me ressemblent et de leurs familles. Je ne devine pas son racisme, je ne suis pas à sa recherche, il me le crache à la gueule à chacune de nos rencontres. Rencontres qu’ils provoquent systématiquement unilatéralement. Ce flic et ses collègues de la brigade judiciaire d’Ixelles étaient, devant nous, dans la position d’omnipotence qui était (et reste) la leur, des racistes « décomplexés » imbus de leur totale impunité.

Je voudrais aussi rappeler le contexte historique, mon contexte historique, du début des années 90 à Bruxelles, au moment de la disparition de Loubna. L’affaire du « foulard islamique » démarre en 1989 en France. Elle ne fait pas vraiment bonne presse aux jeunes musulmanes. La première guerre du Golfe, durant laquelle des journalistes et des politiciens se posent des questions sur la loyauté de la « communauté arabo-musulmane » au camp de la Lumière, n’est pas terminée depuis longtemps. Et, last but not least, les émeutes de Forest, après lesquelles le « Père de la Région de Bruxelles-Capitale » déclare dans Le Soir son refus d’un « Maghreb Town » à Bruxelles ne sont qu’à quelques encablures. Pour terminer sur le contexte historique et en revenir aux flics responsables de l’enquête sur la disparition de Loubna, je rappelle aussi que ceux-ci officiaient sur un territoire dont ils avaient le monopole et dont ils étaient censés posséder la plus grande connaissance, sinon expertise.

 

Si, comme les parents des autres enfants disparues, les parents de Loubna ont souffert de leur situation de classe, citoyens ordinaires et pauvres au regard des dominants, et ont en commun d’avoir perdu leurs enfants à une culture sexiste qui rend disponible les corps des femmes et des filles, elle et il ont aussi souffert de leur origine, de leur absence de capital culturel adapté au contexte et du sexisme généralisé dans notre société.
Ces problèmes, classe, race, sexe, sont structurels; ils structurent les interactions inter-individuelles ainsi qu’entre les institutions et les individus. Ils structurent les relations entre la police et les citoyen-ne-s, les habitant-e-s.

Loubna Benaïssa, disons son nom. Ne l’oublions pas.

Mais pour moi, Loubna Benaïssa, c’était juste Loubna. Une enfant précieuse comme tou-te-s le sont, un.e enfant née dans un pays de droit, pays qui l’a laissée tomber. Elle a disparu le 5 août 1992, personne n’en a parlé, alors pour le 25ème anniversaire de sa disparition, et sans doute de sa mort, je me suis permis de le faire.

Mouhad Reghif, le 5 août 2017.

Scolarisation de nos enfants : entre contrainte et liberté

Impressions récoltées lors de la permanence du 6 avril de ActivistChildCare

Lors de cette première rencontre, le thème qui a émergé comme central est l’école. Ce texte n’est pas une série de revendications détaillées, mais une série d’impressions, une mise en commun de nos expériences et interprétations de celles-ci. 

L’école, une obligation qui rythme nos vies de manière fortement contraignante, voir violente. Se lever tôt, se dépêcher, encore fatigué-e-s, avec nos enfants encore fatigué-e-s, courir, courir travailler, courir les chercher. Ecouter d’une oreille ce qu’elles et ils nous racontent en faisant la cuisine, jusqu’à ce qu’elles et ils n’aient plus l’envie de raconter, sans doute en partie parce que nous, parents, sommes relativement impuissant-e-s par rapport aux violences qui y sont vécues, et parfois nous n’écoutons pas. Et les devoirs, des heures de devoirs, épuisants, difficiles, avec lesquels nous devons les aider, passant le peu de temps libre que nous avons avec elles et eux à les obliger à travailler, encore et encore.

« Il faudra aider votre enfant avec ses devoirs », balance un directeur d’école, totalement inconscient de la difficulté de ce qu’il propose, quand on est seul-e, quand on ne lit pas le français, quand on a plusieurs enfants, quand on travaille jusqu’à 18h… Comme s’il n’existait qu’une famille, nucléaire, hétérosexuelle, avec une distribution des rôles sexuée de manière à ce que la mère ait le temps et l’énergie, ou s’efforce de trouver le temps et l’énergie, pour effectuer un travail gratuit de plus avec ses enfants, le travail scolaire.

Des écoles où nous, familles monoparentales, n’existons pas. Nous sommes un scandale, une exception qui confirme la règle, une erreur dans un système qui continue à être brandi comme plus ou moins parfait. Nous nous cachons, nous nous rassemblons, nous ne nous sentons pas inclues dans la vie d’école, nous ne nous retrouvons pas dans ces familles organisées, qui ne sont jamais en retard à la garderie, qui ne doivent jamais envoyer quelqu’un-e chercher l’enfant de manière imprévue, qui payent les énormes factures scolaires à temps, qui boivent des cafés et s’échangent des invitations aux anniversaires de leurs enfants. Des écoles où nos enfants sont confronté-e-s une fois par an à l’injonction de fêter un parent qui n’existe peut-être pas pour elles-eux, qui existe dans des vagues souvenirs de violence, de négligence, ou qui existe deux fois dans les familles homoparentales.

Vouloir créer autre chose, rythmer nos vies par une collectivisation autre qu’étatique. Compliqué à mettre en place, les alternatives : l’instruction à domicile ? avons-nous assez d’argent, ou de temps, ce qui revient au même en la matière ? Et qu’en est-il de la vie sociale, de l’enfant, des parents ? S’appuyer sur des femmes, les grand-mères, les travailleuses migrantes ? S’appuyer sur une communauté qui rime à exiger encore du travail gratuit ou sous-payé des femmes ? Le besoin d’une communauté se fait ressentir fortement, nous souhaitons récupérer un village mais penser ce nouveau village sur des lignes non-patriarcales, que la communauté soit portée par l’ensemble de ses membres, que les femmes, filles, mères, grand-mères, travailleuses migrantes, ne soient plus ses seules dépositaires, ses seules gardiennes, ses seules travailleuses, ne soient plus considérées comme ses seules bénéficiaires.

En attendant, donc, chercher des écoles à pédagogie alternative, « active ». Etre déçu-e de la présence de violences aussi dans ces écoles que l’on espère meilleures. Tenter de s’investir dans la vie scolaire et rencontrer des résistances, des fatigues, des dominations sociales. L’école impose son rythme et ses valeurs, il est très difficile d’y échapper.

L’école est obligatoire, et parfois l’école que l’on voudrait nous est refusée. Si certain-e-s pensent des moyens d’échapper à l’école, d’autres luttent pour y accéder, ou pour accéder à certaines écoles : manque de place, relégation scolaire raciste, classiste et capacitiste, c’est-à-dire axée sur la présence ou la perception de difficultés. Des écoles à enseignement spécialisé rempli de jeunes issu-e-s de l’immigration post-coloniale, comme les écoles professionnelles. Des parents se battent pour que leur enfant ait une place dans une « bonne école », parce qu’en attendant l’utopie, nous voulons que nos enfants aient accès à une réussite sociale confortable. L’accès à l’école peut aussi être attendu avec impatience. Quand on a des petit-e-s, l’école peut rimer à des moments seuls, à la possibilité de faire autre chose de ses journées que répondre aux besoins d’un-e petit-e, à la récupération d’un espace de liberté pour des adultes trop pris-es.

L’école rentre aussi dans un thème plus large, qui est le degré de contrôle que nous, parents, pouvons avoir sur l’éducation de nos enfants, et le degré de collectivisation de cette éducation que nous souhaiterions. Une mère qui ressent le recours au soutien à la parentalité comme important pour elle, une autre qui ressent le soutien à la parentalité comme inéluctablement paternaliste ; un sentiment d’impuissance par rapport à l’apprentissage d’une masculinité potentiellement toxique d’un fils, par rapport à des contrôles policiers quotidiens et racistes, par rapport à l’hypersexualisation d’une fille, par rapport à des sanctions scolaires d’une jeune qui réagit aux discriminations de ses professeur-e-s, par rapport à l’exclusion scolaire, aux carcans identitaires que l’on veut éviter pour nos enfants mais auxquels ils sont rappelés tous les jours de mille manières différentes… des méfiances extrêmes par rapport à tout support institutionnel proposé aux parents, méfiances nées d’expériences directes ou indirectes de racisme, de sexisme, de discours et gestes liberticides et stigmatisants. Des méfiances qui amènent des refus ou réticences à y avoir recours, et parallèlement des frustrations quant à leur insuffisance, parce que l’on se retrouve toujours à devoir trouver des solutions privées, fortement variées en fonction de nos budgets et de nos réseaux, solutions privées qui sont de ce fait fortement inégalitaires et qui sont inévitablement instables.

Concrètement, le besoin de collectiviser se fait très fort ressentir : se collectiviser en tant que parents, mais aussi ouvrir des espaces de collectivisation pour les enfants et les jeunes, pour qu’elles et eux aussi puissent s’exprimer sur leurs besoins. Les moyens d’action proposés sont très divers : l’interpellation politique pour certain-e-s, via un rassemblement planifié le 27 septembre prochain concernant les relégations scolaires, l’action locale pour d’autres, via l’ouverture d’un lieu à Saint-Gilles réellement enfants bienvenu-e-s, une militance d’une position d’institutrices pour d’autres, ou encore l’interpellation à l’échelle d’une école spécifique. Des détails suivront concernant ces actions.

Nos expériences et nos interprétations de celles-ci sont diverses, mais nous avons un commun un désir de communication et de collectivisation de ces expériences et nous nous sommes écouté-e-s réellement.

 

Ce 8 mars, marchons toutes pour nos droits!

Le 8 mars, à l’occasion de la journée internationale des droits et luttes des femmes, une marche féministe non-mixte aura lieu à Bruxelles. A cette occasion, on choisit la non-mixité que nous subissons au quotidien dans un monde où les décisions sont prises par et pour des hommes et pour réaffirmer notre force et détermination.

Ces trois dernières décennies, les conditions d’existence des femmes se sont détériorées, avec des attaques sur tous les plans.
Les raisons de se battre ne manquent pas, contre les politiques misogynes, homophobes, transphobes et racistes, mais aussi contre toutes les attaques néolibérales en cours. En Belgique, la loi Peeters fragilise encore les temps partiels et les intérims, qui concernent majoritairement des femmes accentuant ainsi les inégalités salariales. Après un accouchement, les femmes n’ont à présent plus droit qu’à 48h de séjour à l’hôpital. En Europe, de nombreuses femmes se voient refuser le droit à l’éducation et à l’emploi parce qu’elles portent le voile. En Russie, une loi dépénalisant les violences conjugales a été votée. Le droit à l’avortement est régulièrement menacé et remis en question, en Belgique et ailleurs. Par exemple, aux Etats-Unis, Trump a signé un décret interdisant le financement d’ONG qui soutiennent l’avortement. Cependant, la lutte récente des femmes polonaises nous rappelle que la situation actuelle n’est pas une fatalité et que nous pouvons et devons gagner nos droits.

Symboliquement, le parcours de la marche de cette année se calquera sur celui de la « Reclaim the Night », marche de nuit non-mixte du samedi 11 février, durement réprimée par la police. Nous parcourrons le chemin qui n’a pu être achevé. Face à la répression, nous refusons d’avoir peur et réaffirmons que la rue est aussi à nous !

Mobilisons-nous, à 16h30 au Mont des Arts ! La manifestation traversera le centre-ville, haut lieu du harcèlement de rue, pour se terminer allée Rosa Luxembourg (Gare du Midi) par une agora.

Par ailleurs, cette année, le mouvement « Ni una menos » s’est élargi et a lancé un appel international à la grève des femmes en date du 8 mars, que nous invitons toutes les femmes à rejoindre. Soyons solidaires avec les femmes du monde entier !

Event facebook: https://www.facebook.com/events/164073824093565/

Au coeur de cette marche, pour celles qui le souhaitent, nous formerons un bloc de mères pour faire entendre nos revendications spécifiques!

– Nous, mères seules, exigeons de sortir de l’ombre, du contrôle social et de la précarité!
– Nous, mères, exigeons d’avoir du temps libre, libre des tâches ménagères et familiales, libre du travail gratuit du care, libre de toute contrainte.
– Nous, mères, exigeons la reconnaissance de la multiplicité des formes des familles: monoparentales, homoparentales, recomposées… Que les discours reflètent les réalités!
– Nous, mères, exigeons le droit à une garde d’enfants suffisante nous permettant de participer pleinement aux actions citoyennes et politiques, qui doit mener à une représentation politique de nos spécificités!
– Nous, mères racisées, exigeons que nos enfants puissent vivre dignement.


Rassemblons-nous avec ou sans nos enfants en fin de manif afin d’accroître notre visibilité et notre pouvoir en tant que groupe de personnes dont les situations sont très diverses mais qui partagent des contraintes et des expériences de précarité ou de pauvreté, de surmenage, d’épuisement, de relégation à domicile.

Event facebook:

https://www.facebook.com/events/1099638710165384/

Au 8 mars!

Sentiments d’insécurité d’un groupe de filles âgées de 12 à 14 ans: convergences et spécificités par rapport aux adultes

Ce travail a été élaboré dans le cadre du projet Alter’Egales « Les filles et l’AMO »               avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles

  • Ca vous arrive d’avoir peur quand vous marchez dans la rue ?
  • OUIIIIIIII !!!! 

La marche exploratoire est un outil qui a vu le jour au Canada dans les années nonante. Elle consiste à rassembler un petit groupe de femmes pour déambuler dans un quartier qui leur est connu. Les buts sont d’une part de faire des constats permettant de détailler leurs sentiments de malaise et/ou d’insécurité, et d’autre part, dans la démarche même, de s’approprier ces espaces. En outre, elle est généralement pensée comme outil permettant également de formuler des demandes d’aménagements. Généralement, la mixité du groupe de participantes en termes d’âge, de situation socio-démographique, éventuellement de handicap ou encore d’identité sexuelle est recherchée. Effectivement, « les craintes liées à la sécurité peuvent être différentes selon l’âge. »[1], et notre but n’était pas ici d’élaborer des recommandations urbanistiques générales et représentatives, mais justement de relever d’éventuelles spécificités des jeunes adolescentes. La littérature concernant les violences sexistes concerne majoritairement les femmes à partir de la majorité, et les constats issus de cette littérature ne sont pas tous généralisables aux jeunes filles et femmes, car l’âgisme opère des dominations contre tou-te-s les jeunes et se conjugue avec le sexisme. A notre connaissance, il n’existe pas d’association en Belgique francophone qui fait des marches exploratoires avec des groupes ado, sauf Garance, qui inclue des groupes mineures.

La marche exploratoire a été pensée pour et par les femmes, et, voulant faire cette démarche en nous l’appropriant à usage d’un groupe de jeunes, nous avons constitué un groupe non-mixte de filles. Cependant, nous avons initialement sous-estimé la spécificité des rapports des jeunes, filles et garçons, ou de personnes socialement identifiées comme « jeunes » du fait de discours sécuritaires qui confondent jeunesse, statut racisé et violences, aux espaces publics, par rapport à ceux des adultes. En effet, certains propos rencontrés pendant notre enquête nous ont amenés à penser qu’il existe des lieux où le sentiment d’insécurité public des garçons est également considérable, assez que pour opérer des frontières invisibles et l’élaboration de stratégies d’évitement. Comme le dit L., travailleuse sociale, « Les filles préfèrent pas traîner dans la rue, après c’est peut être aussi le quartier, et on a eu aussi des témoignages de garçons qui disent « tel ou tel lieu, à éviter », du coup l’espace public est d’office un lieu de confrontation, pour garçons comme filles, entre jeunes, entre adultes, confrontation au trafic qu’il y a ici, confrontations de tous types. » L. décrit ici un sentiment d’insécurité des garçons résultant du crime présent sur son quartier de travail, des frontières territoriales entre quartiers ou même pâtés de maison, mais aussi face à une police qui cible les garçons qui traînent dehors, surtout ceux qui sont issus de l’immigration postcoloniale, dont la délinquance est supposée évidente. Nous envisagerons pour le futur d’utiliser la marche exploratoire comme outil antiraciste avec un groupe mixte jeune.

Nous avons constitué un groupe de 6 filles entre 12 et 14 ans, toutes habitant entre le Square Ambiorix et la place Saint-Josse. Leurs situations familiales sont variées (trois familles monoparentales, trois familles nombreuses) ainsi que leurs situations économiques. Trois d’entre elles sont issues de l’immigration postcoloniale, et les trois autres de l’immigration européenne. Elles se connaissent, venant toutes de la même école primaire, mais ne sont pas toutes proches. Nous les avons réunies, avec d’autres, dans un premier temps en septembre 2016 pour discuter informellement de leurs sentiments par rapport au quartier et leur expliquer le concept de marche exploratoire. Elles ont réagi avec enthousiasme et la discussion s’est emballée avec un minimum de facilitation. La deuxième rencontre s’est déroulée la matinée du jour de la marche, durant laquelle nous avons fixé ensemble notre itinéraire, en marquant sur une carte leurs points de repères (maison, école, écoles de devoirs, académies, stade, magasins, autres).

Les points sur lesquels nous avons attiré l’attention du groupe étaient les suivants[2] :

  • La signalisation : savoir où on va, savoir contacter quelqu’un.e en cas d’urgence ;
  • Voir et être vue : l’éclairage et le champ de vision ;
  • La présence humaine : le lieu est-il fréquenté ? Par une population mixte ?;
  • L’aménagement et l’entretien de la zone ;

Lors de la première réunion, des questions ont également été posées concernant le degré de contrôle parental de leurs sorties et emploi du temps, et d’éventuelles agressions ou violences symboliques qu’elles avaient rencontrées. Pour des raisons d’accord parental mais aussi d’usage des espaces publics par cette catégorie d’âge, la marche s’est déroulée en journée plutôt qu’en soirée.

 « Ils viennent ils disent ‘tu cherches un petit copain ? le garçon là bas il voudrait euh… faire le truc… crac crac boum boum quoi’  et maintenant je le vois il dit chaque fois p.u.t.e», V., 12 ans

Rue Clays

Il s’agit d’une rue d’habitations avec des jardins avant. Ici, les filles indiquaient qu’elles ne passaient pas parce qu’il n’y « a pas assez de gens », des « trop grands jardins », et un éclairage insuffisant. Celles qui ne connaissaient pas bien la rue disaient également qu’elles se perdraient, les panneaux d’indication étant peu visibles.

Avenue Dailly 

Ici, les filles indiquaient se sentir mal parce qu’il y a énormément de cafés occupés par des hommes et des groups d’hommes devant les portes. Elles indiquaient aussi « trop de gens bizarres ». Quand je leur ai demandé si elles se sentiraient plus en sécurité s’il y avait plus de femmes dans les cafés elles ont dit que ça dépendait de quelles femmes, et de quels hommes. Une a indiqué que la présence de femmes ne la rassurait pas du tout parce que « ça pourrait être des prostituées et là c’est encore pire, parce que je veux pas qu’ils pensent que moi aussi je suis une prostituée. » Cette crainte d’être identifiée à une prostituée a été mentionné de nombreuses fois et rejoint l’importance généralement constatée de sauvegarder une réputation sexuelle en règle avec les normes.

L’arrêt de bus avenue Dailly

 Les filles indiquent avoir parfois peur dans les transports en commun, même si ça dépend : un bus trop vide ou un bus trop rempli les inquiète, parce que « y’a des gens ils te collent, alors il faut s’asseoir à côté d’une femme, genre vieille. » Les métros semblent particulièrement angoissant comme lieux car « tu peux pas t’échapper. » Par ailleurs, elles ont des expériences de s’être perdues à cause de mauvaises indications de la STIB. Une indique être montée dans un bus qui indiquait 29 et qui s’est avéré être le bus 12. Elle s’est retrouvée à 11 ans dans un coin de Bruxelles qu’elle ne connaissait pas du tout, et a eu du mal à retrouver son chemin. Les retards de bus également sont une source d’angoisse en soirée.

Place Dailly

Sur la Place Dailly, elles indiquent de nouveau de trop nombreux cafés et « gens bizarres », « alcooliques » ou « drogués ». Les bancs sont disposés près des routes et entre deux passages ; un groupe de bancs se situe devant un parking. Les filles disent donc ne jamais s’y asseoir parce qu’elles ont peur que quelqu’un passe derrière et parce qu’elles ont peur qu’on vienne leur parler.

«J’aime pas m’asseoir comme ça sur les bancs au milieu parce que tout le monde peut te voir. » A., 13 ans

Par ailleurs, les bancs sont des sources d’angoisse quand ils sont occupés par des groupes d’adolescent-e-s, filles ou garçons, ou des hommes adultes. Les filles élaborent comme stratégies alors soit de contourner la place pour les éviter, soit de les regarder méchamment.

 «Quand je passe où il y a beaucoup de garçons, je les regarde de travers, c’est ma façon de me méfier comme ça. » L., 12 ans

Chaussée de Louvain

Sur la petite partie de la Chaussée de Louvain où nous sommes passées, les avis différaient : certaines étaient rassurées par le passage de nombreuses voitures, mais d’autres indiquaient avoir peur qu’une voiture s’arrête et qu’il n’y ait personne sur le trottoir pour les aider. Comme pour la place et l’avenue Dailly, elles ont indiqué la présence de nombreux bars comme inquiétante, mais l’une d’entre elles disait être rassurée par la présence de restaurants familiaux. Nous avons discuté des caméras de sécurité présentes sur cette partie de la chaussée, elles ont indiqué n’être aucunement rassurées par la présence de celles-ci.

« Les caméras de sécurité, ils font genre qu’il y a des caméras mais juste le temps que la police vienne si ça se trouve je suis déjà morte. » L., 13 ans

« Et même s’ils te voient en train de te faire harceler ils vont même pas venir. » V., 12 ans

Rue de l’Abdication

Une des filles a indiqué avoir peur ici d’une « maisons de ‘gitans’ », qu’elle définissait comme des « gens agressifs ». Nous discuterons de ces catégorisations stigmatisantes dans nos conclusions générales.

Parking du building rue Luther/rue de l’Abdication

Sur ce carrefour se situe un grand parking souterrain avec une zone d’herbe, interdite aux passants mais généralement occupée par un groupe de jeunes, connu-e-s des filles et auxquels elles se joignent parfois, depuis qu’elles ont 5, 6 ans. Elles ont indiqué que les garçons en question, avec qui elles ont fait toutes leurs primaires, avaient changé depuis le  passage en secondaire et leur faisaient maintenant peur. Elles étaient gênées de critiquer ces « amis », mais témoignaient de comportements de harcèlement tels que le lancer de pétards sur elles, des insultes telles que « pute », ou encore des « histoires », des rumeurs et problèmes liés à leur réputation. La sécurité routière est aussi une source d’inquiétude dans ce carrefour, où les voitures roulent beaucoup trop vite, malgré les enfants qui y jouent au ballon.

Square Marguerite

Le Square Marguerite comporte un terrain fermé, ouvert jusqu’à 22h en été, avec à l’entrée un équipement fitness et puis un terrain de foot. Des gradins longent les barrières. Ce parc était leur terrain de jeu dans leur petite enfance, mais leur parait maintenant tellement hostile qu’elles refusent d’y rentrer même pour en discuter, alors qu’il n’y a que cinq garçons présents. Nous sommes donc restées aux abords.

« Le parc là, les garçons ils font genre ça leur appartient, du coup ils aiment pas quand ya des filles qui viennent, on y va plus. » L., 12 ans

« J’ai l’impression que y’a genre 20 groupes de garçons dans le parc, et chaque fois que ya des filles qui rentrent, soit elles vont être mal respectées, soit draguées, ils peuvent pas juste laisser tranquille », L., 13 ans

« Avant on s’amusait, maintenant on sait que c’est un parc ‘comme ça’. » V., 12 ans

Parc Ambiorix

Juste en bas du Square Marguerite se situe le Parc Ambiorix. Ce parc est fort vert, et comporte un chemin central longé de bancs avec un éclairage suffisant. D’un côté de ce chemin central se trouve une plaine de jeux fréquentée par des familles, et de l’autre une grande pelouse. Les filles indiquent être rassurées par la verdure et par la présence de familles et de vieilles personnes qui promènent leurs chiens.

« Ici j’aime bien parce que c’est naturel et tout, y’a pas que des garçons y’a des vieilles personnes et tout. » L., 12 ans

Cependant, si elles apprécient la verdure, les buissons et haies les inquiètent, surtout le soir. Elles indiquent également que l’éclairage n’est pas suffisant à part sur l’allée centrale. Une d’entre elles indique ne jamais passer à travers le parc via cette allée parce que les bancs qui longent les chemins lui donnent l’impression d’être observée et critiquée par les groupes de garçons, d’hommes adultes et de filles adolescentes plus âgées que notre groupe qui y passent du temps.

« C’est comme si le parc se divise en deux, d’un côté il y a tous les garçons et de l’autre c’est genre le paradis. » L., 13 ans

Square Marie-Louise

En aval du Parc Ambiorix se situe le Square Marie-Louise. Il s’agit d’un étang entouré d’un chemin avec des bancs, cloisonné à son tour par des hauts buissons. Les filles ont des bons souvenirs d’y être venues nourrir les canards « quand elles étaient petites », mais disent ne plus passer par là. Les buissons, la présence d’hommes qui boivent sur les bancs, et la grotte artificielle les inquiètent. L’éclairage est par ailleurs largement insuffisant, les buissons apparaissant à la tombée du soir comme des ombres noirs, et le parc est très mal entretenu : il y a toujours des bouteilles et canettes vides par terre à côté des bancs.

Petit parc rue Eeckelaers

Le dernier arrêt avant le debriefing final était le petit parc fermé qui se situe rue Eeckelaers. Ce parc comporte un terrain de foot, toujours occupé par des garçons, même quand il pleut, et une plaine de jeu. Ce parc est fortement surveillé par des gardien-ne-s de la paix, et ferme la nuit. Cependant, la présence de groupes de garçons que les filles connaissent et avec qui elles ont déjà eu des problèmes amène les filles à éviter ce parc. Les gardien-ne-s de la paix ne « voient rien », et parfois ils regardent eux-mêmes les filles bizarrement. Une d’entre elles dit avoir été mise mal à l’aise par un gardien de la paix, qui insistait pour lui parler et lui a dit qu’elle était jolie.

Nous sommes retournées au point de départ après cela, et la discussion fût longue. Les filles ont raconté de nombreuses anecdotes de harcèlements et d’agressions qui leur étaient arrivées à elles ou à leurs copines. Elles ont aussi débattu longuement des catégorisations d’une d’entre elles, le mot « gitans » faisant bondir les trois autres. Elles étaient remontées par la situation et ont par la suite pris rendez-vous avec une agent de quartier pour en discuter. Nous suivrons leur projet d’interpellation avec intérêt. En clôture, nous leur avons distribué la brochure de Garance « Échappées Belles », petit guide pratique d’autodéfense.

Conclusions

Les filles ont malgré leur jeune âge déjà une expérience considérable de harcèlements et interpellations publiques. Elles élaborent déjà des stratégies d’évitement, et l’hostilité de certains lieux semble de l’ordre de l’évidence pour elles. Elles portent une cartographie interne de leur quartier en fonction d’incidents qui les ont mises mal à l’aise, mais aussi d’éléments sécurisants comme des habitations de membres de leurs familles ou de copines. Les copains semblent occuper une place ambigüe, connotant à la fois confiance et bons souvenirs, mais aussi une certaine crainte face à ce qu’elles perçoivent comme des changements récents dans leur comportement. Elles se méfient des hommes, y compris des policiers et gardiens de la paix qui les « regardent bizarrement. » Elles sont assez sceptiques par rapport à la capacité ou à la volonté de la police de les protéger, en tout cas quand « c’est pas très très grave. »

Nous retrouvons des éléments communs avec les facteurs insécurisants pour les femmes adultes : éclairage insuffisant, buissons et haies qui cachent la vue, angoisse face aux groupes d’hommes statiques sur leur passage. Les bancs uniques qui longent les chemins de passage sont particulièrement détestées par ces filles. Effectivement, en termes d’aménagement, ces bancs ne sont pas propices à des rassemblements amicaux et créent une ambiance d’observation. Comme le dit A., 13 ans « en fait c’est comme si les garçons même quand ils sont pas là ils nous observent du ciel ».

D’autres éléments leur sont propres :

La crainte des femmes adultes et des grandes adolescentes

Elles ont discuté longuement du fait que des filles pouvaient être encore plus méchantes que les garçons ; une d’entre elles a été victime de cyber-harcèlement sévère par un groupe de filles suite à la publication d’une vidéo sur YouTube, cyber-harcèlement poursuivi par du harcèlement à l’école. Elles ont peur également des femmes sans abris, même si cette crainte semble se mêler d’une certaine empathie : « Les sans abris ils boivent pour s’aider de leur… de leur truc quoi, leur froid, et tout, mais moi ça me fait peur les alcoolistes (sic) », V., 12 ans. Ainsi, certaines femmes adultes et filles adolescentes leur font peur, mais elles indiquent toutefois systématiquement rechercher l’aide d’une femme en cas de besoin.

Sauvegarder sa réputation sexuelle : un impératif

Ces filles passent malgré leurs sentiments d’insécurité beaucoup de temps à « traîner » dans leur quartier, particulièrement pendant les vacances scolaires. Elles passent beaucoup de temps dans le parc Ambiorix, à deux ou en petit groupe, mais jamais en grand groupe. Comme le dit L., 12 ans : « c’est pas comme les garçons, je vais jamais trouver quinze copines qui ont rien à faire et qui veulent aller au parc. »

Elles connaissent la plupart des jeunes du quartier, et la présence de ce tissu social, s’il est parfois sécurisant (comme pour le cas de A., qui a été « sauvée » d’une agression par un garçon inconnu par une connaissance du parc), renforce également les craintes qu’elles ont pour leur réputation : ces filles ont très peur d’être prises pour des « putes », et ceci les amène à éviter certains comportements, comme traîner avec des groupes de garçons. A. s’exprime avec passion à ce sujet : « W. a des photos nues d’A., et tout le monde la traite de pute ! Mais c’est toujours nous qu’on est critiquées mais c’est eux ! C’est lui qui a pris les photos c’est pas elle ! Elle voulait même pas.» Ceci parait être un développement récent dans leur vie, car « quand elles étaient petites », elles traînaient en groupe mixte sans problème, à part avec quelques garçons spécifiques.

Crainte des « gens bizarres » : une association classiste, raciste et… dangereuse pour les filles

Elles font une très forte association entre danger et comportements qu’elles considèrent comme immoraux tels que l’alcool, la drogue ou la prostitution. Elles ont également une analyse parfois raciste et classiste de ce danger. Elles ont très peur des « alcooliques » et des « drogués », et disent ne pas avoir peur des « intello » mais bien des « gitans », des « voyous » et des sans-abris. Cette typologie leur est propre dans la forme, mais rejoint une analyse de la violence masculine comme résultant d’une déviance sociale que l’on retrouve chez les femmes adultes[3], et qui tend à cacher les violences ordinaires, commises par des hommes de pouvoir et les proches. Or, les filles risquent plus l’agression par un proche que par un inconnu, et les harcèlements ne sont pas le fait uniquement des groupes dominés, mais traversent les groupes et classes[4]. Travailler ces catégories d’analyse avec elles est donc une question d’éducation progressiste, mais aussi une question de sécurité pour elles.

Ces jeunes filles sont outillées de manière informelle : elles ont élaboré, seules et en groupe, des trucs et astuces, notamment via des liens sociaux noués avec des protecteurs ou protectrices, jeunes plus grand-e-s qu’elles qui sont « tout le temps dans le quartier », afin d’éviter un danger qu’elles ressentent fortement mais qui reste flou dans leurs descriptions. Elles sont conscientes d’un danger d’agression, mais nomment très peu le viol, le mot semblant les gêner quelque peu. Elles disent par contre avoir peur de garçons qui veulent faire « crac crac boum boum », se disant trop jeunes, et elles ressentent comme danger présent la possibilité d’être obligée à boire ou à « prendre de la drogue » par un-e adulte. Vis-à-vis des garçons et filles qu’elles connaissent, elles ont très peur également pour leur réputation, la mise à mal de celle-ci entraînant des conséquences telles que harcèlement de jeunes connu-e-s d’elles et autres « histoires ». On ressent donc fortement les mises en garde parentales, des vagues craintes de corruption morales, d’enlèvement, de meurtre, même de monstres, et celles-ci se mêlent déjà à des craintes plus « adultes », liées aux violences sexuelles ou même au désir sexuel exprimé par certains garçons de leur entourage.

En termes de revendications spécifiques, la réputation sexuelle apparaît comme définissant les victimes légitimes de harcèlement de la part des jeunes connu-e-s d’elles, et un travail de fond de déconstruction des genres doit être fait avec les jeunes. La forte présence d’un réseau social dans leur quartier est un élément qui pourrait être sécurisant pour elles, et qui parfois l’est, mais elle peut aussi être très dangereuse, faisant de celle qui transgresse les normes la cible de certaines violences. La forme spécifique que devrait prendre, selon nous, un tel travail sera exposée ailleurs. Ce travail de déconstruction doit notamment passer par la mise en branle des catégories d’analyse des violences de ces filles : tant qu’elles ont peur des « voyous » plutôt que des « intellos », elles risquent de ne pas savoir réagir à d’éventuelles violences venant de garçons ou d’hommes perçus comme « intello » ou « sympa ». Par ailleurs, les agents des forces de l’ordre, policiers et gardiens de la paix, doivent se garder de tout geste ou parole sexualisant ou « malaisant », pour reprendre le terme même de A. La violence d’un harcèlement sexuel venant d’un gardien de la paix est terrible. Ce quartier appartient aussi à ces filles, et que des adultes qui sont sensés améliorer leur sécurité s’en prennent à elles est totalement inacceptable. Travailler les insécurités des jeunes filles dans leur quartier est donc un travail complexe de longue haleine, mais qui commence nécessairement par leur poser la question.

Nous remercions L. Chaumont, de Garance, pour son aide dans l’élaboration de cette marche. 

[1]BARRE A. et LIENARD C., « Accès des femmes à l’espace public: une intervention féministe en zone urbaine », Etude 2, mars 2015, Université des Femmes , p. 8.

[2] Inspiré du « Guide d’aménagement pour un environnement sécuritaire », MICHAUD A., Montréal, 2002.

[3] GARDNER C.,  Passing By, Gender and Public Harassment, UCL Press, Berkeley, 1995.

[4] Ibid.