Pourquoi améliorer l’inclusion des familles dans le militantisme?

Nous avons fondé ACC suite au constat d’une certaine absence des mères dans les événements militants, réunions, conférences etc.  Cette absence ne se vérifie pas dans tous les collectifs, mais est bien une tendance générale, même dans certains collectifs féministes, et même dans le cadre de discussions autour de revendications qui concernent directement les parents. On voit aussi parfois des femmes disparaitre de la scène politique quand elles ont des enfants.

Nous parlons de mères, parce que la garde d’enfants reste une charge majoritairement féminine, mais la réflexion s’étend à toute personne qui s’occupe de personnes dépendantes, qu’elles soient pères, grands-parents, aidant.e.s proches, etc.

Nous pensons qu’il faut faciliter et encourager la participation des mères et autres adultes responsables de dépendant.e.s pour plusieurs raisons :

  • Pour améliorer l’inclusivité de nos collectifs: nous œuvrons ou prétendons œuvrer vers un monde absent de hiérarchisations et de dominations. Comment travailler cela sans faire tout notre possible pour que nos espaces ne soient pas excluants pour des groupes ? Or, ne pas avoir de garderie ni accepter les enfants, leur distraction, leur bruit dans nos événements est de fait une exclusion des personnes qui s’en occupent et qui ne peuvent pas payer une garde d’appoint.
  • Du fait de leur absence, il y a un manque aussi de représentation politique des mères, et des mères seules ; dans un contexte où elles sont de plus en plus précaires, on n’entend pas leurs voix. Nous devons pouvoir constituer un groupe de pression face aux fragilisations et stigmatisations qui nous ciblent, même si le groupe des mères seules est bien évidemment un groupe diversifié à d’autres niveaux, et les problèmes auxquelles elles font faces sont différents en fonction de leur niveau socio-économique, de leur statut racisé ou non, d’un éventuel handicap, etc. Nous avons aussi en commun avec les mères en couple, la relégation à domicile, l’écartement de l’espace publique, géographiquement comme rhétoriquement. Les mères doivent pouvoir être présentes pendant l’élaboration de nouveaux rapports de force afin de représenter leurs intérêts spécifiques.
  • La relative absence des mères dans le militantisme est également le reflet d’une relégation des femmes et filles au domicile comme phénomène général. Les femmes et filles sont moins présentes et parlent moins dans les collectifs politiques, du plus petit et marginal, au gouvernement, comme dans la rue. Le harcèlement sexuel est un moyen de nous rappeler à l’ordre, de nous renvoyer chez nous, et ceci va bien au-delà des sifflements au coin de la rue : harcèlement au travail, questions intrusives de patron sur nos intentions reproductives, victim blaming en cas de viol. Les inégalités salariales également influent évidemment aussi sur les décisions des couples quand un membre doit arrêter de travailler pour travailler dans le domicile. Le maintien des femmes et filles chez elles est travaillé à travers ces phénomènes. Il y a un travail de fond énorme à mener sur la place des femmes et filles dans l’espace publique.
  • S’occuper d’une famille est un choix entièrement légitime que nous ne remettons aucunement en question. Le problème est que nous vivons dans un monde où le pouvoir est axé sur le travail à l’extérieur du domicile, et de ce fait, s’occuper d’une famille accroît les risques de se retrouver dans des situations difficiles, quand il y a séparation par exemple. Nous demandons que les mères aient la possibilité de militer, pas qu’elles y soient obligées.
  • Par ailleurs, faire émerger une représentation politique des mères, et/ou des mères seules, est important pour cette génération de femmes qui se représenteraient, mais aussi pour les enfants qui le verraient. L’exemple est très important, et si nous ne pensons pas à inclure les mères, c’est aussi parce que nous n’avons pas l’habitude de voir des mères inclues.
  • Militer est aussi pour beaucoup de personnes une activité émancipatoire, en soi, indépendamment des résultats que l’on obtient : s’exercer à la prise de parole, à l’auto-défense rhétorique, à voir les situations que l’on vit et qui sont très dures comme politiques, collectives plutôt que relevant simplement de nos échecs. Ce sont des activités qui peuvent être très importantes, et tout le monde, autant que possible, doit y avoir accès.
  • Etre parent peut aussi être un catalyseur de colère, d’énergie, d’amour militant. Il y a des endroits et des luttes où les mères sont très impliquées, et ceci est puissant, évidemment, comme dans le mouvement contre les violences policières en France, par exemple. Qui peut avoir une envie plus forte de changer le monde qu’un parent qui a perdu un enfant ou qui risque de perdre un enfant ?
  • Les enfants, aussi, sont écarté.e.s de la vie publique, alors qu’il fut des temps et il y a des lieux où les enfants doivent lutter politiquement pour certains droits ; nous voulons par exemple, tout simplement, organiser une conversation avec nos enfants sur ce qu’elles et ils aimeraient faire pendant que nous sommes occupées aux conférences. Ils et elles savent très bien parler, pourquoi les écarter de nos espaces ?

Nous voulons donc permettre aux mères de participer politiquement quand elles le veulent, et ainsi lutter contre la relégation des femmes et filles au domicile et créer les conditions de possibilité pour la constitution d’un groupe de pression dans l’élaboration de rapports de force dans le contexte de retrait de droits sociaux et de néo-libéralisation croissante.

Comment œuvrer en ce sens ?

Pour répondre à cela, il faut se demander pourquoi les mères sont absentes. Nous ne faisons que commencer à creuser cette question, car elle est bien plus complexe qu’une simple affaire de logistique. Nous organisons des groupes de parole pour tenter d’y répondre. Initialement, ce qui en ressort est le manque de garderies ou d’activités pour les enfants. C’est un problème relativement simple, que nous essayons de combler en organisant ou en demandant d’organiser autant que possible de telles activités. D’autres problèmes logistiques surgissent : l’heure des conférences, souvent en soirée ; les déplacements, qui peuvent être très difficiles, surtout pour les parents d’enfants invalides, ou pour les parents invalides. Quand on amène nos enfants avec nous dans les conférences, il y a aussi une certaine attitude de désapprobation quand l’enfant fait du bruit. Nous pensons qu’il est nécessaire de changer l’attitude générale envers les enfants pour un militantisme réellement parents et enfants admis.

Il y a aussi un problème de circulation de l’information. Comme il n’est pas habituel pour de nombreuses mères de militer, c’est un travail de longue envergure de créer un espace où elles peuvent être en confiance, être sures d’être  bien accueillies.

Certaines indiquent aussi vivre des culpabilisations, internes mais aussi externes. Militer peut même apparaitre comme égoïste, s’il faut laisser les enfants avec un.e inconnu.e pour le faire. De manière générale, il y a aussi un manque de confort pendant les réunions, pour toutes ces raisons, et nous élaborons un autre type de réunion, axée sur le confort, le temps, et le respect de la parole de chacun.e.

Nous sommes donc occupées à élaborer des bases pour un militantisme enfants et parents admis. L’organisation de garderies et animations en parallèle aux événements politiques est une première étape importante, non seulement pour des raisons logistiques mais aussi parce que ça constitue un signal fort d’ouverture aux familles. Nous sommes aussi des citoyennes, et nos enfants aussi. Nous sommes aussi concernées par les thèmes dont on traite dans les collectifs, et nos enfants aussi. Nous avons perdu notre village, qui a été institutionnalisé et parcellé, et nous y cherchons des alternatives.

 

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Retour sur la table ronde du 28/04: mères et militantes, enjeux et stratégies

Le 28 avril, nous avions une table ronde pour les mères seules qui souhaitent militer et ne trouvent pas le temps ou l’énergie, ou celles qui militent mais qui sont insatisfaites de la place qu’elles trouvent ou qu’on leur accorde dans les collectifs. En tant qu’animatrice, j’avais préparé de nombreux exercices et « ice-breakers », une liste de sujets à aborder, etc., mais nous n’en avions pas du tout besoin. Premièrement, parce que nous étions très peu, ce qui peut créer d’emblée une ambiance intime qui facilite la discussion, et deuxièmement, parce que nous avions tellement de choses à nous dire sur ce sujet que nous avons manqué de temps et de structure pour les explorer.

Première décision unanime de la soirée : il faut créer des espaces de paroles pour les mères seules militantes. Rendez-vous donc le 12 juin, lieu et heure à confirmer.

Deuxième décision: les modes de réunion des collectifs traditionnels sont de fait exclusifs pour nous: en soirée, dans des locaux qui ne conviennent pas aux enfants, révérence du silence et de l’ordre du jour à dispatcher dans un temps fixe, etc; même les manifestations sont en général trop longues pour les enfants; pourquoi pas plus de rassemblements statiques? Nous voulons organiser nos réunions sur un autre mode, en choisissant avec soin le lieu, l’heure et l’organisation.

Nos situations sont très différentes, en fonction du soutien familial ou de proches; de l’âge et du nombre de nos enfants; de la présence ou de l’absence de l’autre parent; de notre situation socio-économique… mais nous avons aussi des expériences communes.

Parmi les sujets qui sont ressortis comme nous tenant à cœur, on peut citer :

  • Le manque de canaux et lieux pour les paroles de mères seules ; dans les discussions autour de la loi travail, par exemple, celles-ci sont notables par leur absence, alors que les mères qui travaillent en souffriront énormément.
  • La difficulté de mener une vie compartimentée entre les moments où l’on porte une casquette « mère », une casquette « militante », une casquette « compagne », une casquette « travailleuse », etc. ; nous souhaiterions avoir la possibilité d’intégrer certains aspects de nos vies, notamment nos enfants et la participation politique.
  • La fatigue et le manque de temps pour soi, de vie sociale.
  • Les culpabilisations, venant des autres et venant de soi-même.
  • L’importance d’impliquer, et je cite, des « zizis » dans la garde des enfants.
  • L’importance d’offrir aussi la possibilité de participation aux mères qui vivent en couple mais qui assurent la plus grande charge de travail liée aux enfants et au ménage, et donc les situations de gestion du temps, des déplacements, de l’énergie, ressemblent très fort aux nôtres de ce fait.
  • L’importance de repenser les collectifs militants et les figures qui sont mises en avant comme exemples dans le milieu de manière à inclure les mères et les enfants : le collectif militant traditionnel, hérité de la gauche, est traversé d’une hiérarchisation puissante qui reflète celle de la société plus large : homme, femmes, enfants ; par ailleurs, la tenue des réunions dans de tels collectifs est de fait exclusive pour les familles. Nous souhaitons repenser les réunions et les organiser de manière plus sociale, ouverte aux enfants et où le temps est laissé à la parole de chacun.e.
  • L’importance de changer les mentalités pour que ça devienne un réflexe d’ouvrir les événements et espaces aux enfants et aux parents qui s’en occupent.
  • Le caractère exclusif des heures de tenues des réunions et conférences.
  • La mise en avant du fait que, même si nous voulons militer aussi en tant que mères seules, les mères seules n’ont pas à porter le fardeau de la représentativité : elles doivent pouvoir parler de sujets dits « d’intérêt général » sans être réduite à la représentation de leur genre ou de leur situation familiale.
  • La remarque a été faite par plusieurs personnes que ma manière de présenter les choses par écrit n’est pas accessible pour un public non-averti. Je reconnais le problème et je ferai des efforts dans ce sens.

Ce n’est donc pas la matière qui manque, ni la motivation, mais bien le temps et peut-être l’énergie. Et ça fait un bien fou d’en parler, parce que qui dit parler à plusieurs, dit mettre en commun. Et qui dit mettre en commun, dit peut-être se rendre compte que nos vécus ne sont pas le résultat de nos propres failles ou insuffisances, mais bien d’un système excluant ; et qui dit se rendre compte de cela, dit politiser ce qui est encore traité comme du privé.

Rendez-vous le 12 juin pour préciser cela…