E. et L., ou une (toute petite) relation abusive.

E. est assigné garçon, L. est assignée fille. Ils sont camarades de classe. E. est obsédé par L., la suit partout, ne la lâche jamais. A l’heure de raconter une histoire, si la place à côté de L. est prise, E. pousse les enfants pour se coller à L. Pareil à l’heure de la collation, du repas, du bricolage, etc. Quand L. est absente, E. demande à longueur de journée, « elle est où! elle est où! ». Si L. joue avec d’autres enfants, E. fait des crises de jalousie, allant jusqu’à la violence. Et L.? Quand E. est absent, elle a l’air plus heureuse, elle joue avec d’autres, elle est plus libre, plus souriante.

C’est une histoire fréquente. Des enfants s’attachent de manière (co)dépendante à d’autres, et ces attachements ne suivent pas les lignes hétéronormatives: des filles « collent » des garçons, et des filles, des garçons « collent » des filles et des garçons. En soi, ça n’a rien de grave ou même de malsain.

Ce sont les projections adultes inconscientes qui peuvent en faire une situation réellement abusive. La relation entre E. et L. existe entourée d’adultes qui choisissent des camps, expriment des avis, font des choix quant à quels comportements punir, encourager, ou ignorer. La mère de E. trouve ça tellement mignon, et protège son fils à tout prix. Elle l’inscrit aux mêmes activités que L., lui achète les mêmes jouets, fait tout ce qui est en son pouvoir pour maintenir cette relation. Que E. soit sa priorité est cependant compréhensible.

La mère de L. est mitigée; elle dit que L. est parfois « flattée » par l’attention, mais que « parfois c’est trop ». Elle veut le bonheur de sa fille, et exprime que l’attention d’un garçon peut aller en ce sens. Et les institutrices? Nous qui sommes censées être des adultes de référence, neutres, rationnelles? Nous puisons dans nos idéologies pour parler le langage de notre culture, de la culture du viol:

« Mais L., c’est juste parce qu’il t’aime bien! ».

« Oui mais si E. la laissait tranquille elle serait fâchée hein ».

« Ooh c’est mignon il est amoureux! »

« C’est le petit couple de la classe! »

« En réalité elle a plus besoin de lui que vice versa, il l’aide avec son travail » (ceci est faux).

Et, bien-sûr, « Elle se défendrait si ça l’embêtait vraiment ».

Mais elle ne se défend pas, sauf en me demandant de les séparer un maximum. Physiquement, et verbalement, elle le laisse faire et parfois elle pleure, discrètement. A quatre ans, le peu de dimorphisme sexué qui s’installera avec des années de différences de taux et de types d’activités ne se manifeste pas encore. L. est tout aussi forte que E., et un peu plus grande. Malgré cela, à quatre ans, L. a déjà appris à taire sa force physique et ses envies et à ne pas se servir de son corps ni de ses mots pour se défendre, et nous l’assistons dans cet apprentissage en signalant clairement que ses envies sont secondaires par rapport à  celles de E.

On laisse aller. On les laisse jouer ensemble, s’asseoir ensemble, tout le temps. Même quand L. va visiblement mal, les jours où elle ne sourit pas, même quand E. veut tellement d’elle qu’il la cogne, qu’il la tient de force pour lui faire des bisous, nous nous adressons à L. en disant: « mais L. il veut juste un bisou! allez! ».

L. a des bleus à cause de E. Elle passe des mauvaises journées. Elle ne peut jouer avec personne d’autre. Elle ne peut pas respirer. La présence de E. diminue très clairement sa qualité de vie et la qualité de son expérience scolaire. Et nous ne faisons rien pour l’empêcher. Et E. est encouragé dans ce comportement. A quel âge lui expliquera t’on qu’il ne peut pas forcer l’amitié et les bisous? Que non, c’est non? A six ans? A dix ans?

Ce sont des schémas tellement familiers, et ils ne sont pas plus mignons ni moins nocifs à l’échelle de 100 cm qu’à la nôtre. Une exagération? Peut-être, si ce n’était que L. est malheureuse à l’école, et le malheur à 100 cm n’est pas moins douloureux qu’à 160 cm, et la culture du viol en version miniature n’est pas mignonne pour autant.

L. a des droits: à l’intégrité physique, à la liberté de mouvement. En tant qu’institutrices et en tant qu’institution scolaire, nous sommes des acteur-rice-s de première ligne dans la défense des droits des enfants. Nous constituons un modèle de société plus large, avec notre hiérarchie, nos leçons morales et notre système de répression. Nous avons donc une responsabilité énorme, envers L., et envers E. On peut discuter du degré de notre pouvoir sur les enfants: nous les obligeons régulièrement à faire des choses qu’elles et ils ne veulent pas faire. Quoi qu’il en soit, nous ne décidons pas pour L. ce qu’elle veut et ce à quoi elle doit consentir dans ses rapports physiques avec les autres enfants. Et quoi qu’il en soit, cela ne nous appartient absolument pas d’apprécier les situations en fonction de nos idéologies et de faire fi des droits fondamentaux des personnes dont nous nous occupons.

Qui dit petites personnes ne dit pas petits droits, et qui dit grandes personnes ne dit pas appréciation libre et toute puissante des situations. Pour L., et pour E., dont la construction masculine violente est déjà bien entamée, ouvrons les yeux.

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Quelques pistes pour penser aux filles de Bruxelles en cette journée internationale des filles.

ActivistChildCare effectue au cours de cette année une recherche concernant les filles et l’espace urbain à Bruxelles, avec le soutien de la FWB, de la Direction pour l’Egalité des Chances et de la Ministre Isabelle Simonis. Nous profitons de cette « journée internationale des filles » pour vous faire part de quelques réflexions préliminaires sur ces filles qui partagent notre ville.
De qui parle t’on quand on parle des filles dont les droits sont bafoués? La plupart du temps, ces conversations sont tournés vers l’étranger et le choquant: l’excision, les mariages forcés, le manque d’accès à l’éducation sont les thèmes qui reviennent. Ces thèmes sont primordiaux, et concernent des violences qui arrivent aussi à des filles bruxelloises, mais dont les nombres sont, fort heureusement, très faibles. Parlons quelques minutes de Bruxelles. Quasi toutes les conversations autour des soucis des filles de Bruxelles tournent autour des filles « maghrébines », qui seraient seules à être contrôlées, silenciées sur certaines questions primordiales par des tabous sociaux, victimes de violences diverses… Tous les problèmes des filles bruxelloises seraient les conséquences de l’importation d’une culture toute faite, sexiste, homophobe… On connait la chanson.
Seulement, il existe des soucis communs à toutes les filles de Bruxelles, et ceux-ci ne sont pas les faits des garçons arabes: les programmes de jeunesse en Belgique francophone parlent de « les jeunes », « le jeune », et ce masculin en est réellement un: les filles sont pour la plupart négligées par les programmes de jeunesses.
Et donc on ne lutte pas assez pour elles, contre des situations qui sont généralisées: moins d’accès aux loisirs, moins d’accès aux sports, moins d’accès aux aides sociales, plus de contrôle à visée protectionnelle, des parents et familles larges mais aussi des instances étatiques, tabou persistant sur l’agentivité sexuelle des filles et femmes qui complique leurs premières fois, et sur l’agentivité de manière générale qui complique d’autres premières fois, confrontation à des normes irréalisables (blancheur, minceur, hétérosexualité, pour n’en citer que trois), qui causent des réels dégâts, et dépolitisation générale des questions qui leurs sont propres par une psychologisation des conséquences de toutes ces discriminations.
Les filles adolescentes disparaissent des parcs, des rues, des espaces publics, qui ne sont pas aménagés pour elles, mais pour « le jeune », à qui sont réservés également les rêves et projets les plus valorisants et valorisés . Les filles non-blanches peuvent également souffrir de discriminations à l’école, à l’embauche, aux aides sociales, et des restrictions vestimentaires; les filles invalides peinent à se déplacer et sont discriminées; pensons aux filles se découvrant lesbiennes; aux filles se découvrant garçons; aux garçons se découvrant filles; aux filles nommées grosses… Pensons à déconstruire les carcans identitaires qui les construisent dans une (au moins) double discrimination par l’âge et par le sexe.
Penser aux filles qu sont nos concitoyennes demande un réel effort, parce que nous n’avons pas du tout cette habitude, que nous travaillions dans l’aide à la jeunesse, ou dans l’associatif féministe, les filles, petites et adolescentes, semblent passer à travers nos filets. Elles sont pourtant des jeunes, elles sont pourtant des futures femmes, elles sont citoyennes. « gentille fille » ou « mean girl », « fifille » ou « garçon manqué », elles s’adaptent, elles bricolent, elles mobilisent des ressources très impressionnantes pour naviguer un monde complexe et souvent hostile. Cela est commun à toutes les filles du monde, et nous ne devons pas nous tourner vers le Mali, ou le Brésil, ou la Thailande pour en voir la preuve.
ActivistChildCare