Sentiments d’insécurité d’un groupe de filles âgées de 12 à 14 ans: convergences et spécificités par rapport aux adultes

Ce travail a été élaboré dans le cadre du projet Alter’Egales « Les filles et l’AMO »               avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles

  • Ca vous arrive d’avoir peur quand vous marchez dans la rue ?
  • OUIIIIIIII !!!! 

La marche exploratoire est un outil qui a vu le jour au Canada dans les années nonante. Elle consiste à rassembler un petit groupe de femmes pour déambuler dans un quartier qui leur est connu. Les buts sont d’une part de faire des constats permettant de détailler leurs sentiments de malaise et/ou d’insécurité, et d’autre part, dans la démarche même, de s’approprier ces espaces. En outre, elle est généralement pensée comme outil permettant également de formuler des demandes d’aménagements. Généralement, la mixité du groupe de participantes en termes d’âge, de situation socio-démographique, éventuellement de handicap ou encore d’identité sexuelle est recherchée. Effectivement, « les craintes liées à la sécurité peuvent être différentes selon l’âge. »[1], et notre but n’était pas ici d’élaborer des recommandations urbanistiques générales et représentatives, mais justement de relever d’éventuelles spécificités des jeunes adolescentes. La littérature concernant les violences sexistes concerne majoritairement les femmes à partir de la majorité, et les constats issus de cette littérature ne sont pas tous généralisables aux jeunes filles et femmes, car l’âgisme opère des dominations contre tou-te-s les jeunes et se conjugue avec le sexisme. A notre connaissance, il n’existe pas d’association en Belgique francophone qui fait des marches exploratoires avec des groupes ado, sauf Garance, qui inclue des groupes mineures.

La marche exploratoire a été pensée pour et par les femmes, et, voulant faire cette démarche en nous l’appropriant à usage d’un groupe de jeunes, nous avons constitué un groupe non-mixte de filles. Cependant, nous avons initialement sous-estimé la spécificité des rapports des jeunes, filles et garçons, ou de personnes socialement identifiées comme « jeunes » du fait de discours sécuritaires qui confondent jeunesse, statut racisé et violences, aux espaces publics, par rapport à ceux des adultes. En effet, certains propos rencontrés pendant notre enquête nous ont amenés à penser qu’il existe des lieux où le sentiment d’insécurité public des garçons est également considérable, assez que pour opérer des frontières invisibles et l’élaboration de stratégies d’évitement. Comme le dit L., travailleuse sociale, « Les filles préfèrent pas traîner dans la rue, après c’est peut être aussi le quartier, et on a eu aussi des témoignages de garçons qui disent « tel ou tel lieu, à éviter », du coup l’espace public est d’office un lieu de confrontation, pour garçons comme filles, entre jeunes, entre adultes, confrontation au trafic qu’il y a ici, confrontations de tous types. » L. décrit ici un sentiment d’insécurité des garçons résultant du crime présent sur son quartier de travail, des frontières territoriales entre quartiers ou même pâtés de maison, mais aussi face à une police qui cible les garçons qui traînent dehors, surtout ceux qui sont issus de l’immigration postcoloniale, dont la délinquance est supposée évidente. Nous envisagerons pour le futur d’utiliser la marche exploratoire comme outil antiraciste avec un groupe mixte jeune.

Nous avons constitué un groupe de 6 filles entre 12 et 14 ans, toutes habitant entre le Square Ambiorix et la place Saint-Josse. Leurs situations familiales sont variées (trois familles monoparentales, trois familles nombreuses) ainsi que leurs situations économiques. Trois d’entre elles sont issues de l’immigration postcoloniale, et les trois autres de l’immigration européenne. Elles se connaissent, venant toutes de la même école primaire, mais ne sont pas toutes proches. Nous les avons réunies, avec d’autres, dans un premier temps en septembre 2016 pour discuter informellement de leurs sentiments par rapport au quartier et leur expliquer le concept de marche exploratoire. Elles ont réagi avec enthousiasme et la discussion s’est emballée avec un minimum de facilitation. La deuxième rencontre s’est déroulée la matinée du jour de la marche, durant laquelle nous avons fixé ensemble notre itinéraire, en marquant sur une carte leurs points de repères (maison, école, écoles de devoirs, académies, stade, magasins, autres).

Les points sur lesquels nous avons attiré l’attention du groupe étaient les suivants[2] :

  • La signalisation : savoir où on va, savoir contacter quelqu’un.e en cas d’urgence ;
  • Voir et être vue : l’éclairage et le champ de vision ;
  • La présence humaine : le lieu est-il fréquenté ? Par une population mixte ?;
  • L’aménagement et l’entretien de la zone ;

Lors de la première réunion, des questions ont également été posées concernant le degré de contrôle parental de leurs sorties et emploi du temps, et d’éventuelles agressions ou violences symboliques qu’elles avaient rencontrées. Pour des raisons d’accord parental mais aussi d’usage des espaces publics par cette catégorie d’âge, la marche s’est déroulée en journée plutôt qu’en soirée.

 « Ils viennent ils disent ‘tu cherches un petit copain ? le garçon là bas il voudrait euh… faire le truc… crac crac boum boum quoi’  et maintenant je le vois il dit chaque fois p.u.t.e», V., 12 ans

Rue Clays

Il s’agit d’une rue d’habitations avec des jardins avant. Ici, les filles indiquaient qu’elles ne passaient pas parce qu’il n’y « a pas assez de gens », des « trop grands jardins », et un éclairage insuffisant. Celles qui ne connaissaient pas bien la rue disaient également qu’elles se perdraient, les panneaux d’indication étant peu visibles.

Avenue Dailly 

Ici, les filles indiquaient se sentir mal parce qu’il y a énormément de cafés occupés par des hommes et des groups d’hommes devant les portes. Elles indiquaient aussi « trop de gens bizarres ». Quand je leur ai demandé si elles se sentiraient plus en sécurité s’il y avait plus de femmes dans les cafés elles ont dit que ça dépendait de quelles femmes, et de quels hommes. Une a indiqué que la présence de femmes ne la rassurait pas du tout parce que « ça pourrait être des prostituées et là c’est encore pire, parce que je veux pas qu’ils pensent que moi aussi je suis une prostituée. » Cette crainte d’être identifiée à une prostituée a été mentionné de nombreuses fois et rejoint l’importance généralement constatée de sauvegarder une réputation sexuelle en règle avec les normes.

L’arrêt de bus avenue Dailly

 Les filles indiquent avoir parfois peur dans les transports en commun, même si ça dépend : un bus trop vide ou un bus trop rempli les inquiète, parce que « y’a des gens ils te collent, alors il faut s’asseoir à côté d’une femme, genre vieille. » Les métros semblent particulièrement angoissant comme lieux car « tu peux pas t’échapper. » Par ailleurs, elles ont des expériences de s’être perdues à cause de mauvaises indications de la STIB. Une indique être montée dans un bus qui indiquait 29 et qui s’est avéré être le bus 12. Elle s’est retrouvée à 11 ans dans un coin de Bruxelles qu’elle ne connaissait pas du tout, et a eu du mal à retrouver son chemin. Les retards de bus également sont une source d’angoisse en soirée.

Place Dailly

Sur la Place Dailly, elles indiquent de nouveau de trop nombreux cafés et « gens bizarres », « alcooliques » ou « drogués ». Les bancs sont disposés près des routes et entre deux passages ; un groupe de bancs se situe devant un parking. Les filles disent donc ne jamais s’y asseoir parce qu’elles ont peur que quelqu’un passe derrière et parce qu’elles ont peur qu’on vienne leur parler.

«J’aime pas m’asseoir comme ça sur les bancs au milieu parce que tout le monde peut te voir. » A., 13 ans

Par ailleurs, les bancs sont des sources d’angoisse quand ils sont occupés par des groupes d’adolescent-e-s, filles ou garçons, ou des hommes adultes. Les filles élaborent comme stratégies alors soit de contourner la place pour les éviter, soit de les regarder méchamment.

 «Quand je passe où il y a beaucoup de garçons, je les regarde de travers, c’est ma façon de me méfier comme ça. » L., 12 ans

Chaussée de Louvain

Sur la petite partie de la Chaussée de Louvain où nous sommes passées, les avis différaient : certaines étaient rassurées par le passage de nombreuses voitures, mais d’autres indiquaient avoir peur qu’une voiture s’arrête et qu’il n’y ait personne sur le trottoir pour les aider. Comme pour la place et l’avenue Dailly, elles ont indiqué la présence de nombreux bars comme inquiétante, mais l’une d’entre elles disait être rassurée par la présence de restaurants familiaux. Nous avons discuté des caméras de sécurité présentes sur cette partie de la chaussée, elles ont indiqué n’être aucunement rassurées par la présence de celles-ci.

« Les caméras de sécurité, ils font genre qu’il y a des caméras mais juste le temps que la police vienne si ça se trouve je suis déjà morte. » L., 13 ans

« Et même s’ils te voient en train de te faire harceler ils vont même pas venir. » V., 12 ans

Rue de l’Abdication

Une des filles a indiqué avoir peur ici d’une « maisons de ‘gitans’ », qu’elle définissait comme des « gens agressifs ». Nous discuterons de ces catégorisations stigmatisantes dans nos conclusions générales.

Parking du building rue Luther/rue de l’Abdication

Sur ce carrefour se situe un grand parking souterrain avec une zone d’herbe, interdite aux passants mais généralement occupée par un groupe de jeunes, connu-e-s des filles et auxquels elles se joignent parfois, depuis qu’elles ont 5, 6 ans. Elles ont indiqué que les garçons en question, avec qui elles ont fait toutes leurs primaires, avaient changé depuis le  passage en secondaire et leur faisaient maintenant peur. Elles étaient gênées de critiquer ces « amis », mais témoignaient de comportements de harcèlement tels que le lancer de pétards sur elles, des insultes telles que « pute », ou encore des « histoires », des rumeurs et problèmes liés à leur réputation. La sécurité routière est aussi une source d’inquiétude dans ce carrefour, où les voitures roulent beaucoup trop vite, malgré les enfants qui y jouent au ballon.

Square Marguerite

Le Square Marguerite comporte un terrain fermé, ouvert jusqu’à 22h en été, avec à l’entrée un équipement fitness et puis un terrain de foot. Des gradins longent les barrières. Ce parc était leur terrain de jeu dans leur petite enfance, mais leur parait maintenant tellement hostile qu’elles refusent d’y rentrer même pour en discuter, alors qu’il n’y a que cinq garçons présents. Nous sommes donc restées aux abords.

« Le parc là, les garçons ils font genre ça leur appartient, du coup ils aiment pas quand ya des filles qui viennent, on y va plus. » L., 12 ans

« J’ai l’impression que y’a genre 20 groupes de garçons dans le parc, et chaque fois que ya des filles qui rentrent, soit elles vont être mal respectées, soit draguées, ils peuvent pas juste laisser tranquille », L., 13 ans

« Avant on s’amusait, maintenant on sait que c’est un parc ‘comme ça’. » V., 12 ans

Parc Ambiorix

Juste en bas du Square Marguerite se situe le Parc Ambiorix. Ce parc est fort vert, et comporte un chemin central longé de bancs avec un éclairage suffisant. D’un côté de ce chemin central se trouve une plaine de jeux fréquentée par des familles, et de l’autre une grande pelouse. Les filles indiquent être rassurées par la verdure et par la présence de familles et de vieilles personnes qui promènent leurs chiens.

« Ici j’aime bien parce que c’est naturel et tout, y’a pas que des garçons y’a des vieilles personnes et tout. » L., 12 ans

Cependant, si elles apprécient la verdure, les buissons et haies les inquiètent, surtout le soir. Elles indiquent également que l’éclairage n’est pas suffisant à part sur l’allée centrale. Une d’entre elles indique ne jamais passer à travers le parc via cette allée parce que les bancs qui longent les chemins lui donnent l’impression d’être observée et critiquée par les groupes de garçons, d’hommes adultes et de filles adolescentes plus âgées que notre groupe qui y passent du temps.

« C’est comme si le parc se divise en deux, d’un côté il y a tous les garçons et de l’autre c’est genre le paradis. » L., 13 ans

Square Marie-Louise

En aval du Parc Ambiorix se situe le Square Marie-Louise. Il s’agit d’un étang entouré d’un chemin avec des bancs, cloisonné à son tour par des hauts buissons. Les filles ont des bons souvenirs d’y être venues nourrir les canards « quand elles étaient petites », mais disent ne plus passer par là. Les buissons, la présence d’hommes qui boivent sur les bancs, et la grotte artificielle les inquiètent. L’éclairage est par ailleurs largement insuffisant, les buissons apparaissant à la tombée du soir comme des ombres noirs, et le parc est très mal entretenu : il y a toujours des bouteilles et canettes vides par terre à côté des bancs.

Petit parc rue Eeckelaers

Le dernier arrêt avant le debriefing final était le petit parc fermé qui se situe rue Eeckelaers. Ce parc comporte un terrain de foot, toujours occupé par des garçons, même quand il pleut, et une plaine de jeu. Ce parc est fortement surveillé par des gardien-ne-s de la paix, et ferme la nuit. Cependant, la présence de groupes de garçons que les filles connaissent et avec qui elles ont déjà eu des problèmes amène les filles à éviter ce parc. Les gardien-ne-s de la paix ne « voient rien », et parfois ils regardent eux-mêmes les filles bizarrement. Une d’entre elles dit avoir été mise mal à l’aise par un gardien de la paix, qui insistait pour lui parler et lui a dit qu’elle était jolie.

Nous sommes retournées au point de départ après cela, et la discussion fût longue. Les filles ont raconté de nombreuses anecdotes de harcèlements et d’agressions qui leur étaient arrivées à elles ou à leurs copines. Elles ont aussi débattu longuement des catégorisations d’une d’entre elles, le mot « gitans » faisant bondir les trois autres. Elles étaient remontées par la situation et ont par la suite pris rendez-vous avec une agent de quartier pour en discuter. Nous suivrons leur projet d’interpellation avec intérêt. En clôture, nous leur avons distribué la brochure de Garance « Échappées Belles », petit guide pratique d’autodéfense.

Conclusions

Les filles ont malgré leur jeune âge déjà une expérience considérable de harcèlements et interpellations publiques. Elles élaborent déjà des stratégies d’évitement, et l’hostilité de certains lieux semble de l’ordre de l’évidence pour elles. Elles portent une cartographie interne de leur quartier en fonction d’incidents qui les ont mises mal à l’aise, mais aussi d’éléments sécurisants comme des habitations de membres de leurs familles ou de copines. Les copains semblent occuper une place ambigüe, connotant à la fois confiance et bons souvenirs, mais aussi une certaine crainte face à ce qu’elles perçoivent comme des changements récents dans leur comportement. Elles se méfient des hommes, y compris des policiers et gardiens de la paix qui les « regardent bizarrement. » Elles sont assez sceptiques par rapport à la capacité ou à la volonté de la police de les protéger, en tout cas quand « c’est pas très très grave. »

Nous retrouvons des éléments communs avec les facteurs insécurisants pour les femmes adultes : éclairage insuffisant, buissons et haies qui cachent la vue, angoisse face aux groupes d’hommes statiques sur leur passage. Les bancs uniques qui longent les chemins de passage sont particulièrement détestées par ces filles. Effectivement, en termes d’aménagement, ces bancs ne sont pas propices à des rassemblements amicaux et créent une ambiance d’observation. Comme le dit A., 13 ans « en fait c’est comme si les garçons même quand ils sont pas là ils nous observent du ciel ».

D’autres éléments leur sont propres :

La crainte des femmes adultes et des grandes adolescentes

Elles ont discuté longuement du fait que des filles pouvaient être encore plus méchantes que les garçons ; une d’entre elles a été victime de cyber-harcèlement sévère par un groupe de filles suite à la publication d’une vidéo sur YouTube, cyber-harcèlement poursuivi par du harcèlement à l’école. Elles ont peur également des femmes sans abris, même si cette crainte semble se mêler d’une certaine empathie : « Les sans abris ils boivent pour s’aider de leur… de leur truc quoi, leur froid, et tout, mais moi ça me fait peur les alcoolistes (sic) », V., 12 ans. Ainsi, certaines femmes adultes et filles adolescentes leur font peur, mais elles indiquent toutefois systématiquement rechercher l’aide d’une femme en cas de besoin.

Sauvegarder sa réputation sexuelle : un impératif

Ces filles passent malgré leurs sentiments d’insécurité beaucoup de temps à « traîner » dans leur quartier, particulièrement pendant les vacances scolaires. Elles passent beaucoup de temps dans le parc Ambiorix, à deux ou en petit groupe, mais jamais en grand groupe. Comme le dit L., 12 ans : « c’est pas comme les garçons, je vais jamais trouver quinze copines qui ont rien à faire et qui veulent aller au parc. »

Elles connaissent la plupart des jeunes du quartier, et la présence de ce tissu social, s’il est parfois sécurisant (comme pour le cas de A., qui a été « sauvée » d’une agression par un garçon inconnu par une connaissance du parc), renforce également les craintes qu’elles ont pour leur réputation : ces filles ont très peur d’être prises pour des « putes », et ceci les amène à éviter certains comportements, comme traîner avec des groupes de garçons. A. s’exprime avec passion à ce sujet : « W. a des photos nues d’A., et tout le monde la traite de pute ! Mais c’est toujours nous qu’on est critiquées mais c’est eux ! C’est lui qui a pris les photos c’est pas elle ! Elle voulait même pas.» Ceci parait être un développement récent dans leur vie, car « quand elles étaient petites », elles traînaient en groupe mixte sans problème, à part avec quelques garçons spécifiques.

Crainte des « gens bizarres » : une association classiste, raciste et… dangereuse pour les filles

Elles font une très forte association entre danger et comportements qu’elles considèrent comme immoraux tels que l’alcool, la drogue ou la prostitution. Elles ont également une analyse parfois raciste et classiste de ce danger. Elles ont très peur des « alcooliques » et des « drogués », et disent ne pas avoir peur des « intello » mais bien des « gitans », des « voyous » et des sans-abris. Cette typologie leur est propre dans la forme, mais rejoint une analyse de la violence masculine comme résultant d’une déviance sociale que l’on retrouve chez les femmes adultes[3], et qui tend à cacher les violences ordinaires, commises par des hommes de pouvoir et les proches. Or, les filles risquent plus l’agression par un proche que par un inconnu, et les harcèlements ne sont pas le fait uniquement des groupes dominés, mais traversent les groupes et classes[4]. Travailler ces catégories d’analyse avec elles est donc une question d’éducation progressiste, mais aussi une question de sécurité pour elles.

Ces jeunes filles sont outillées de manière informelle : elles ont élaboré, seules et en groupe, des trucs et astuces, notamment via des liens sociaux noués avec des protecteurs ou protectrices, jeunes plus grand-e-s qu’elles qui sont « tout le temps dans le quartier », afin d’éviter un danger qu’elles ressentent fortement mais qui reste flou dans leurs descriptions. Elles sont conscientes d’un danger d’agression, mais nomment très peu le viol, le mot semblant les gêner quelque peu. Elles disent par contre avoir peur de garçons qui veulent faire « crac crac boum boum », se disant trop jeunes, et elles ressentent comme danger présent la possibilité d’être obligée à boire ou à « prendre de la drogue » par un-e adulte. Vis-à-vis des garçons et filles qu’elles connaissent, elles ont très peur également pour leur réputation, la mise à mal de celle-ci entraînant des conséquences telles que harcèlement de jeunes connu-e-s d’elles et autres « histoires ». On ressent donc fortement les mises en garde parentales, des vagues craintes de corruption morales, d’enlèvement, de meurtre, même de monstres, et celles-ci se mêlent déjà à des craintes plus « adultes », liées aux violences sexuelles ou même au désir sexuel exprimé par certains garçons de leur entourage.

En termes de revendications spécifiques, la réputation sexuelle apparaît comme définissant les victimes légitimes de harcèlement de la part des jeunes connu-e-s d’elles, et un travail de fond de déconstruction des genres doit être fait avec les jeunes. La forte présence d’un réseau social dans leur quartier est un élément qui pourrait être sécurisant pour elles, et qui parfois l’est, mais elle peut aussi être très dangereuse, faisant de celle qui transgresse les normes la cible de certaines violences. La forme spécifique que devrait prendre, selon nous, un tel travail sera exposée ailleurs. Ce travail de déconstruction doit notamment passer par la mise en branle des catégories d’analyse des violences de ces filles : tant qu’elles ont peur des « voyous » plutôt que des « intellos », elles risquent de ne pas savoir réagir à d’éventuelles violences venant de garçons ou d’hommes perçus comme « intello » ou « sympa ». Par ailleurs, les agents des forces de l’ordre, policiers et gardiens de la paix, doivent se garder de tout geste ou parole sexualisant ou « malaisant », pour reprendre le terme même de A. La violence d’un harcèlement sexuel venant d’un gardien de la paix est terrible. Ce quartier appartient aussi à ces filles, et que des adultes qui sont sensés améliorer leur sécurité s’en prennent à elles est totalement inacceptable. Travailler les insécurités des jeunes filles dans leur quartier est donc un travail complexe de longue haleine, mais qui commence nécessairement par leur poser la question.

Nous remercions L. Chaumont, de Garance, pour son aide dans l’élaboration de cette marche. 

[1]BARRE A. et LIENARD C., « Accès des femmes à l’espace public: une intervention féministe en zone urbaine », Etude 2, mars 2015, Université des Femmes , p. 8.

[2] Inspiré du « Guide d’aménagement pour un environnement sécuritaire », MICHAUD A., Montréal, 2002.

[3] GARDNER C.,  Passing By, Gender and Public Harassment, UCL Press, Berkeley, 1995.

[4] Ibid.

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